Troubles du comportement alimentaire [ témoignage ] - Comment j'ai changé de vie

Troubles du comportement alimentaire [ témoignage ]

Si vous me suivez sur Instagram (choupi_healthy) vous avez surement vu passer une story dans laquelle je vous demandais si une série de témoignages sur divers sujets, notamment les troubles du comportement alimentaire, pouvait vous intéresser. En tête j’avais déjà l’idée de faire témoigner Lucie, que j’ai rencontré lors d’une conférence que je donnais sur l’alimentation consciente. Elle est timidement venue me voir à la fin, on a parlé, beaucoup et puis je lui ai demandé si elle avait envie de partager son histoire. Elle a dit oui sans hésiter « parce que finalement c’est l’histoire de beaucoup ». Je pense comme elle, malheureusement. Alors voilà, aujourd’hui, je lui ai ouvert le blog, je l’ai laissée écrire, sans question, sans trame, juste elle et l’envie de vous transmettre son vécu, un peu d’espoir (et beaucoup de douceur). 

 

Bonjour à tous, moi c’est Lucie, 24 ans et atteinte de troubles du comportement alimentaire depuis mes 13 ans.

Ça a commencé par une remarque à la con d’un garçon de ma classe à la piscine « tu as des bonnes cuisses dis donc ». A cette époque là je ne m’étais jamais préoccupée de mon poids. J’avais toujours été plutôt dans la partie haute des courbes, depuis bébé, et je suis grande, ça n’avait jamais été un problème, jusqu’à ce jour là.

A partir de ce jour là mes cuisses sont devenues une obsession, je les observais, je les mesurais, je faisais tout pour les cacher, alors que quelques jours auparavant je n’y accordais aucune importance. Cela a été la même chose pour mon alimentation. Je viens d’une famille vraiment normale. On ne mange ni vraiment bien (pas bio, pas toujours hyper sain), ni vraiment mal. Quelques plats préparés par ci par là, des pâtes carbo les soirs de flemme et des yaourts vanille en dessert. Bref, normal quoi. Mes parents ont eux aussi un poids normal, mon petit frère est plutôt fluet. Et moi à partir de là je me suis vue et sentie grosse. Et j’ai commencé à faire attention à ce que je mangeais. Les Mac do avec les copains sont devenus rares puis inexistants, je me suis isolée pour ne plus manger à la cantine, pour ne plus manger de Fast food ou de glaces les étés sur la plage. Je refusais de sortir prétextant toujours un dîner en famille, une soirée avec un copain imaginaire que personne n’avait jamais vu, des révisions, une mauvaise gastro.

Petit à petit je me suis retrouvée seule, coupée de mes amis, j’avais 15 ans.

Et puis j’ai commencé à faire attention à la maison, plus de yaourts vanille en dessert, plus de dessert, puis plus d’entrée, plus de goûter. Avec mes parents je prétextais que j’avais « trop mangé à la cantine » ou que j’étais allée goûter chez untel ou untel. Bref, vous voyez. Je passais mon temps à mentir à tout le monde, et à moi même, pour cacher mon mal être. Ensuite je partais au dernier moment de la maison le matin, en disant que je prendrais mon petit déjeuner sur la route … Bref, si vous suivez bien, vous vous rendez compte qu’au bout de quelques mois je ne prenais plus de petit déjeuner, ni de déjeuner, ni de goûter, et que mon dîner était léger. Bah oui, j’avais beaucoup mangé au goûter, vous voyez le truc… Je me pesais plusieurs fois par jour, avant et après le repas. Je connaissais par cœur le poids d’une paire de chaussette, d’un tshirt manche courte ou d’un jean.

D’un poids de 64kg pour 1m70 je suis tombée à 50 puis 45 puis 38 kg. Je n’avais plus de force, plus le goût à rien, plus d’envie. Je marchais comme un zombie, j’étais cernée, triste, renfermée, l’ombre de moi même en fait. Maintenant que j’y repense, je me dis « tout ça pour cette remarque à la con ». Parce que ce n’était pas méchant je crois, enfin disons que cette personne à ce moment là n’avait aucune idée de ce qu’elle allait engendrer en me disant ça. Et pourtant ça a été le début de tout.

J’ai été hospitalisée un an. Coupée de tout, de mes amis, de ma famille, pas de téléphone, pas de lien avec l’extérieur, un chantage à la bouffe, un appel contre quelques grammes. J’ai souffert, vraiment, profondément. Dans ma chair, dans mon cœur, je vous jure que ça a été l’année la plus longue de ma vie. Pas de lycée, plus de sport, j’avais plus rien. J’ai beaucoup lu, écrit, dessiné (mal mais peu importe). A ce moment là ça a été ma bouée de sauvetage. J’ai écrit, lu et dessiné pendant des jours et des jours. Je me suis forcée à manger, j’ai vomi, j’ai pleuré un nombre incalculable de fois, j’ai hurlé, j’en ai voulu au monde entier, à moi même, aux médecins.

Et puis un jour j’ai fini par manger, manger, manger, enfin, me gaver pour pouvoir sortir, c’était ma seule motivation. Atteindre le poids de sortie. Je me suis gavée de chocolat, de viennoiseries, juste pour pouvoir sortir. Dans le fond je sais maintenant que je n’étais pas vraiment guérie, mais que je voulais juste sortir de cette prison. Je l’ai vécue comme ça à ce moment là. A 17 ans j’avais envie d’autre chose que de mûrs blancs et de personnel hospitalier. Au moins cette hospitalisation m’a donnée envie de voir autre chose, de sortir, de renouer avec le monde, ce qui n’était plus le cas depuis deux années déjà. Je suis sortie donc. Au début tout allait bien, j’ai repris ma vie, comme avant, le lycée, les amis, mais j’avais un problème avec certains aliments. Je pensais manger sainement mais en fait j’avais encore des « tocs ». Je refusais les féculents, la viande, les viennoiseries, les desserts.

Guérie sur la balance, mais pas dans ma tête. Pas vraiment. J’avais un poids normal, mais un rapport à la nourriture qui ne l’était pas. Et c’est là le problème. Tout le monde pense que l’anorexique est maigre. Oui, en finalité, mais en fait l’anorexie est une maladie mentale. On est anorexique bien avant d’avoir la peau sur les os et un IMC de 15. et surtout il y a des filles minces, maigres, qui ne sont pas anorexiques. Je pense que l’imaginaire collectif associe maigreur à anorexie, alors que c’est faux, évidemment. A cette époque là, mon IMC était normal, j’étais pourtant anorexique même si je ne voulais pas le voir (et mon entourage non plus). Cette période (l’hospitalisation) nous a tous beaucoup marqué. Ma mère était toujours triste, mon père toujours agressif. Je pense que c’était sa façon à lui de montrer qu’il souffrait. Chaque repas était une lutte permanente entre eux et moi, et entre moi, et moi. Bien sur ils ne me croyaient plus quand j’avais « trop mangé » chez l’un ou « goûté » chez l’autre.

A côté de ces moments de restriction il y avait des moments de compulsion, ces moments où je pouvais engloutir un placard entier de nourriture en quelques minutes et puis aller me faire vomir parce que j’avais un mal de ventre atroce et puis que je ne voulais pas prendre trop de poids aussi. Ces moments étaient les pires je trouve, parce que la boulimie vomitive c’est dégueulasse. On se détruit en faisant ça, et le pire, c’est qu’on le sait. On meurt à petit feu, mais on continue quand même. Manger des kilos de nourriture et finir la tête dans les toilettes. C’est pas une vie ça. Surtout pas à 20 ans. En fait en revenant sur tout ça je réalise combien j’ai perdu du temps et ça fait mal. J’ai passé 10 ans de ma vie à fuir les personnes que j’aimais pour ne pas devoir me confronter au fait de manger devant eux ou des choses que je ne maîtrisais pas vraiment et à avoir la tête au dessus de la cuvette des toilettes. Je crois que ce jour là j’ai eu mon premier déclic en me disant ça justement. BORDEL tu as 20 ans et tu fais ça de ta vie ?

J’ai pris la décision de me faire aider. C’était ma décision et je crois que ça change beaucoup de choses. J’avais réalisé combien j’étais malade, combien cela gâchait ma vie, et surtout combien je voulais dire stop. Je crois que ça a été le début de ma guérison. Les autres thérapies, précédentes, ce n’était pas un choix. On m’avait traînée de médecins en thérapeutes en hôpitaux, alors que j’étais dans le déni, j’allais bien. Ce jour là j’ai réalisé la souffrance qu’il y avait, au delà du trouble alimentaire. J’ai pris rendez vous chez un psychiatre et un naturopathe. Puis j’ai changé de psychiatre, j’ai fait de la méditation, et de l’art thérapie. J’ai été suivie par des psychologues, en ville, à l’hôpital. Chacun a apporté sa pierre à l’édifice de ma guérison. Au bout de 4 ans de tout ça, je peux le dire je vais mieux.

Je ne me considère pas encore comme guérie parce que j’ai encore des peurs et des croyances concernant les aliments, j’ai encore du mal à lâcher prise et à reprendre confiance en moi (d’ailleurs c’est le travail que j’ai commencé à faire avec France) mais je vais mieux, je sors, je vais au restaurant, je mange 4 fois par jour, je mange des glaces sur la plage, je ne pleure plus devant une assiette de pâtes, j’ai repris goût à m’asseoir en terrasse avec des amis, à rire, j’ai repris goût à la vie. Et ça ça vaut tout. A 24 ans j’ai encore la vie devant moi et il est hors de question que je la laisse filer désormais. Je n’ai pas de conseil à vous donner, sauf peut être de vous faire aider, mais j’espère que mon témoignage vous donnera un peu d’espoir, oui il est possible de revivre, après ça, après toute cette merde.

En revanche, c’est un combat, c’est dur, on tombe, on a l’impression d’échouer. J’ai eu plein de fois l’impression de revenir à zéro. A posteriori je réalise que c’était faux. On ne revient jamais à zéro. Chaque gamelle est un apprentissage. l’apprentissage est long mais la vie, votre vie en vaut la peine. Battez vous.

 

Note : Je vous avoue, j’ai lu avant de publier l’article, j’ai lu et j’ai eu les larmes aux yeux, parce que c’est sincère, intense, et que je sais combien, derrière les troubles du comportement alimentaire il y a une souffrance vivace. Mais Lucie est l’exemple d’une jeune fille aujourd’hui pas tout à fait guérie, en effet, mais qui va tellement mieux, qui court, qui pétille, qui vit. Et c’est déjà un immense chemin de parcouru, et un immense combat de gagné.

Je vous envoie plein de douces pensées 

(et n’hésitez pas à me dire en commentaires, si ce genre d’articles vous intéressent). 

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