Comment j'ai changé de vie

Le poids du silence

Aujourd’hui j’avais envie [et besoin aussi, un peu] d’écrire un article un peu intime sur le poids du silence …

On parle souvent du poids des mots – on pèse ses mots, d’ailleurs.

Mais je crois que parfois le silence est bien plus dur.

Il y a mille raisons au silence – parce que l’on ne sait pas vraiment quoi se dire ou parce que l’on ne sait pas vraiment comment aborder les choses. Parce que on pense que ce n’est pas l’endroit ou le moment. Ou parce que l’on cherche à protéger une personne chère à notre cœur. Dans ma vie, le silence a longtemps été une protection. Enfin c’était ce que mon entourage croyait. Dans la réalité c’est un peu plus compliqué que cela.

Après le décès de ma maman, plus personne n’a jamais osé aborder le sujet. Personne. On m’a expliquée que ma maman était partie. Qu’elle avait été malade. Et puis c’est à peu près tout. Pendant une quinzaine d’années je n’ai rien su. Quelques bribes d’informations glanées par ci par là en fouinant. Mais personne, personne ne m’a parlée de ma maman pendant ces longues années. Pourtant j’avais des milliers de questions qui se bousculaient dans ma tête. J’avais envie de la connaitre, même si elle n’était plus là. Je n’avais aucun souvenir d’elle et pour moi c’était une souffrance. Apprendre à la connaitre par le récit d’autres personnes aurait été une thérapie. Un moyen de me construire une image et de commencer mon deuil. Mais pendant longtemps ma maman n’a été qu’un fantôme. Un fantôme sans visage – ou presque. Je savais d’elle qu’elle était professeure de musique et puis qu’elle était grande et très brune. C’est à peu près tout. Et je vous assure, c’est peu. Pendant très longtemps j’ai eu un immense vide en moi. Un espèce de trou noir. J’aurais aimé savoir des choses banales du style – est ce qu’elle aimait les yaourts aux fruits ? est ce qu’elle était végétarienne ? [ Ne me demandez pas pourquoi je suis sure qu’elle était très concernée par la cause animale ] Est ce qu’elle faisait du sport ? Quel était son rituel au réveil ? est ce qu’elle était plutôt lecture ou boite de nuit ? Jean ou jupe ? escarpins ou baskets ? Et puis est ce qu’elle aimait son métier ? et aussi est ce qu’elle avait eu d’autres hommes avant mon père ? Comment elle avait eu cette idée (farfelue) de m’appeler France.

Bref, vous voyez, les questions ne manquaient pas

Et encore je pense que je pourrais en écrire des milliers d’autres.

Pendant longtemps, le silence, donc. Lourd. Pesant. 

Souvent j’ai eu envie d’aborder le sujet. Souvent j’ai eu envie de crever l’abcès. Mais je n’ai pas osé pendant de (trop) longues années. Parce que je savais que le sujet était tabou à la maison. Et puis que j’avais peur de faire mal aussi.

Ma reconstruction a commencé le jour où j’ai osé crever l’abcès justement.

Un autre silence a suivi. 

Encore plus long et plus pesant que tous les précédents, je crois.

Le record du monde du silence le plus étouffant a du d’ailleurs être explosé ce jour là. 

J’avais jeté un pavé dans la mare.

PLOUF

Et puis j’ai eu certaines de mes réponses – pas toutes, loin de là. Mais certaines. J’ai eu des photos, aussi. L’album des photos de mariage notamment. D’ailleurs j’ai pleuré. J’ai trouvé ma mère très belle. Très élégante, et simple aussi. Et puis j’ai su qu’elle faisait attention à sa ligne parce qu’elle avait une (fâcheuse) tendance à prendre du poids, que son métier était un métier passion, qu’elle avait rencontré mon papa lors d’un stage de voile en Corse, qu’elle m’avait désirée plus que tout au monde …

Bref toutes ces petites choses qui m’ont permis de la connaitre un peu plus, d’apprivoiser son image et puis de m’en défaire un peu.

Aujourd’hui j’évite le silence. Je sais que très souvent dans mon entourage on a opté pour la loi du silence pour me protéger, pour m’épargner. Je sais aujourd’hui que ce n’est pas forcément toujours la solution. La souffrance endurée pendant ces années était bien plus lourde à porter que celle de la vérité, même si bien sur, il y a parfois des choses difficiles à entendre. (ou à dire)

Mais croyez moi, si c’était à refaire, je briserais le silence bien plus tôt.

10 commentaires sur "Le poids du silence"

  1. Élisabeth dit :

    Bonsoir France
    Je comprends tout à fait ce que tu veux dire car mon papa a vécu une partie de sa vie en pensant que son père était soit en prison soit décédé ( c’est ce que on lui a fait croire)
    Il a découvert que ça n était pas vrai mais n’a jamais osé franchir le cap d’aller le voir et mon grand père est décédé s’en nous connaître.
    J’essaye de répondre aux questions de mes enfants même si celle-ci ne sont pas toujours faciles
    Je préfère savoir et peut-être souffrir que de ne pas savoir et donc souffrir
    Bonne continuation dans la découverte de ta maman. Elles sera toujours avec toi.
    Élisabeth

    1. France Rigal dit :

      je suis d’accord avec toi sur le « savoir et peut-etre souffrir et ne pas savoir donc souffrir ». C’est vraiment ça. C’est sur que les questions d’enfants … Cela doit être tellement difficile de trouver les mots, encore plus face à un tout petit comme je l’étais à l’époque et du coup je comprends et je ne jette pas la pierre parce que honnêtement je ne sais pas comment j’aurais réagi dans des circonstances similaires …
      Je l’espère oui, qu’elle a un regard sur moi de là haut 🙂
      Je t’embrasse
      France

  2. Tiphanie dit :

    Très bel article, très touchant…
    Je te souhaite une belle fin d’après-midi!

    Tiphanie, https://chroniquespastel.wordpress.com

    1. France Rigal dit :

      Merci Tiphanie, du coup je découvre ton blog, très joli univers bravo 🙂

  3. Emeline dit :

    Bonsoir ma belle ,
    Encore des larmes aux yeux quand je te lis cette souffrance quotidienne qui t’envahie ça doit pas être facile . j’essaie d’imaginer , de me mettre a ta place , cela ne doit pas être facile a vivre et ce silence pesant pour toutes les questions que tu te poses sur ta maman ça doit être étouffant a force…. En tout cas pleins de courage a toi. Gros bisous

    1. France Rigal dit :

      En fait je crois que ce qui est dur c’est le vide, le fait de ne pas avoir de souvenir, de ne pas savoir. Je pense que ce vide ne sera jamais rempli (même si j’espère secrètement le contraire !) mais du coup j’essaye de vivre avec (enfin sans, plutôt). Merci beaucoup pour ton mot <3

  4. Laurence dit :

    Ma belle,

    Plus que te protéger les « autres » souvent ne nous parlent pas car ça leur fait terriblement mal aussi. Et aussi, ils ne se rendent pas compte que l’on a besoin de savoir.

    Lorsque ma mère est décédée il y a eu également ce même poids du silence, et plus personne n’en a parlé. Chacun s’est « protégé » comme il a pu mais en restant dans son coin alors qu’on aurait été plus forts ensemble.
    J’étais plus âgée que toi mais je n’ai pas posé de questions non plus ; et puis au bout d’un moment et d’un travail j’ai osé demandé certaines choses … Ca fait du bien meme si la gêne est présente …

    Ose poser tes questions

    😉 <3

    1. France Rigal dit :

      Je suis tellement d’accord avec toi … Je pense que ce silence n’est même pas voulu et réfléchi. C’est juste de la protection, de la survie. Et honnêtement je pense que j’aurais pu réagir exactement de la même façon alors … Pas simple tout ça !

  5. Nichi dit :

    Bonjour France,
    Article très touchant comme d’habitude, qui montre encore une fois quelle femme extraordinaire tu est, je suis sûre que ta maman te regarde et est très fière de toi…
    Comment a tu trouvé le courage de crever l’abcès ? La maman de mon chéri est morte il y a 5 ans, avant même que je le connaisse, et tout ce que je sais c’est son prénom et j’ai vu une photo d’elle… J’ai essayé quelques fois d’aborder le sujet, mais mon chéri se ferme à chaque fois et refuse d’en parler…. Les rares choses que je sais d’elle c’est la soeur de mon chéri qui me les a dites…
    Penses tu que je devrais le laisser, ou essayer d’en parler? Cela me rend triste de ne rien savoir d’elle, alors que moi même j’ai une relation très fusionnelle avec ma maman.

    1. France Rigal dit :

      J’avoue que je ne sais pas trop … Je comprends la réaction de ton chéri. Cela doit être une très grosse douleur encore pour lui, et c’est bien normal [ cela a été la raison du silence de mon entourage ]. C’est très personnel comme avis mais je pense qu’il faut laisser une porte ouverte, lui dire que s’il a besoin de parler tu es là, que tu peux l’écouter mais à mon avis il ne faut pas qu’il ait l’impression d’être « dos au mur » sinon il risque de se braquer. Je pense qu’il faut lui laisser le temps. Peut être aussi qu’une thérapie lui ferait du bien pour essayer d’aborder le sujet avec une personne extérieure dans un premier temps. Très souvent ça aide mais les hommes sont souvent moins receptifs que nous à l’aide extérieure ;).
      Je ne sais pas si j’ai pu beaucoup t’aider en tous cas je pense que c’est le genre de choses qu’il ne faut pas forcer sous peine d’engueulades et de tensions entre vous.

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